2006/06/11

Carnets Bavards

Touche pas à mon gosse
Première campagne marocaine contre l’exploitation sexuelle des enfants
Le Maroc a engagé, il y a quelques semaines, sa première campagne médiatique contre l’exploitation sexuelle des enfants. Preuve que les autorités tentent de faire sortir de l’ombre un sujet encore tabou. Les Marocains estiment globalement que l’initiative est louable. Toutefois, certains soulignent que les spots et les affiches publicitaires ne sont pas assez percutants.Protéger les enfants marocains de l’exploitation sexuelle. C’est le but de la première campagne de prévention radio-télé-affichage exclusivement dédiée à ce problème. L’initiative, lancée il y a plusieurs semaines, marque la volonté des autorités chérifiennes de combattre un phénomène encore tabou. Mais l’action reste encore très timide. Un aspect qui n’a pas échappé à l’attention de la population.Publicité trop pudiqueScénario. Un homme, dont les yeux sont bandés, prend une fillette par la main en lui donnant une sucette. Soudain, un groupe d’adultes arrive. L’individu libère la petite fille, qui s’en va en courant. Slogan : « Il faut prendre soin de nos enfants ». Voilà comment se présente le spot télévisé que les Marocains peuvent voir sur leurs écrans plusieurs fois par jour. La campagne contre l’exploitation sexuelle, née d’une collaboration entre l’Observatoire national des droits de l’enfant (ONDE) et de l’agence de conseil en communication Klem Euro RSCG, se veut accrocheuse et inoubliable.Beaucoup jugent la mesure louable, mais déplorent son côté fade et édulcoré. « La publicité ne souligne pas le crime que représente l’abus sexuel. On ne ressent pas la gravité de ce type d’actes. La petite fille n’a pas l’air d’avoir peur et semble épanouie. Du coup, quand elle part en courant, on a l’impression qu’elle s’en va jouer. Les adultes sensés la sauver sont inactifs et leur visage exprime le désespoir et la résignation. En tout cas pas l’idée de combattre fermement la pratique. Le spot véhicule de ce fait un message complètement à l’opposé de celui qu’elle veut faire passer », commente Amina, 32 ans qui travaille dans le domaine de l’enfance. Ali, 26 ans, estime lui aussi qu’il fallait être plus incisif et ne pas hésiter à montrer les choses crûment : « Si les gens avaient vu un homme en train de déshabiller une fillette dans une chambre d’hôtel, la prévention aurait été beaucoup plus claire et sans ambiguïté ».Le tabou, frein à la préventionDévoiler et pas seulement suggérer. Une critique qui revient pour les affiches publicitaires. « On y voit juste une poupée abîmée par terre », raconte de façon laconique Amina. Pour ce qui est des spots radios, certains reprochent le manque d’innovation. « Je n’ai entendu le message radio qu’une seule fois. Mais j’ai été très marqué par le fait qu’il soit identique à celui de la télévision », ironise Ali.Une timidité en grande partie due au caractère très tabou de ces déviances. Selon l’association marocaine Bayti (« Enfants en situation de rue »), qui prend en charge les enfants victimes d’abus et oeuvre pour leur réinsertion sociale, les débats publics sur le sujet ont commencé il y a seulement deux ans. Si bien que certains n’ont pas réellement conscience de l’ampleur du phénomène. Ali explique « qu’au Maroc, les médias rapportent très peu les affaires d’abus sexuel ». Ce qui le mène à penser que le problème n’est qu’un épiphénomène et que « la campagne est donc inutile ».La pauvreté terreau du phénomèneDans la réalité, les enfants, principalement issus des milieux défavorisés, sont la proie d’adultes mal intentionnés profitant de la détresse socio-économique pour abuser d’eux. Parfois à des fins commerciales (prostitution, tourisme sexuel, pornographie,...). Depuis sa création en 1999, l’Observatoire des droits de l’enfant à Rabat a reçu près d’une centaine d’appels de détresse d’enfants victimes d’agressions sexuelles. La grande majorité des coupables sont des nationaux, dont près de 10% sont des parents ou des proches. Mais 43% des agresseurs sont des étrangers. Pour la plupart des touristes.Les recherches sont peu nombreuses, mais un rapport de Bayti, publié en mars dernier, rapporte que l’exploitation varie selon les villes. Lors d’une étude sur un échantillon d’enfants des rues, l’association a ainsi constaté qu’à Essaouira, ville touristique de l’ouest marocain, les garçons étaient deux fois plus victimes que les filles. Une tendance qui s’inverse à Casablanca, capitale économique du pays.Condamnations au compte-gouttesLe code marocain punit toutes les formes d’abus et d’exploitation sexuels sur des enfants. En cas d’attentat ou d’outrage à la pudeur le fautif est condamné à payer une amende, qui peut être assortie d’une peine de prison pouvant atteindre plusieurs années. Lorsqu’il s’agit d’inceste, de viol ou de viol avec défloration, le coupable risque jusqu’à la réclusion à perpétuité. Des sentences rarement appliquées car les victimes ont peur de parler et faire honte à leur famille. Les étrangers, quant à eux, repartent chez eux le souvent sans être inquiétés.De nombreux progrès sont donc encore à faire. En 2004, le Maroc accueillera un important colloque arabo-africain, où plusieurs pays présenteront leur plan de lutte contre l’exploitation sexuelle des enfants. De quoi laisser le temps à Rabat de muscler ses actions.

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